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 Comme ça

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Kay
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MessageSujet: Comme ça   Dim 7 Sep 2008 - 17:37

On aurait pu se rencontrer n’importe où. On aurait pu se croiser dans un bar, sur le campus, à la bibliothèque municipale, dans une soirée d’amis ou juste sur le bord de la rue, au coin de La Couronne et de La Reine. Je ne sais pas ce qui aurait été mieux, je ne sais pas ce qui aurait été le mieux. Peut-être que les choses ne seraient pas arrivées comme elles l’ont fait. Peut-être qu’on n’en serait pas rendus là où la vie nous a amenés aujourd’hui. Peut-être, peut-être…

L’hiver quand je marche dans la neige, j’ai toujours l’impression de fouler un joli chemin de cassonade bien tassée. C’est sympa, quand on y pense, et ça égaie un peu la journée quand il y fait un temps gris. L’hiver, la neige grince sous les pieds. Les pieds en tous genres, petits, grands, bleus ou jaunes, mais surtout les pieds pressés. Pressés comme les miens ce matin-là.

Les pneus du bus ont crissé et moi, j’ai foncé tout droit vers la porte d’entrée, bousculé quelques quidams outrés sur la chaussée. Un homme m’a fait signe de passer et je lui ai souri pour l’en remercier. Je regardais frénétiquement ma montre, calée sur la banquette bleue feutrée tout usée au milieu. 10h15. J’étais en retard. Merde.

J’avais cours dans un quart d’heure. Le trajet durait, en temps normal, trente-cinq minutes. Bon, pas besoin d’être un génie de la mathématique, hein? Ensuite, comme de fait, parce que les malheurs n’arrivent jamais seuls et que le ciel ne connaît pas les demies-mesures, on s’est pris un sale embouteillage. J’ai sorti un bouquin au hasard de mon sac, question de me faire croire que le temps passerait plus vite et moins vite aussi, du coup qu’il s’arrêterait peut-être.

La porte s’est refermée. Le bus est reparti, clopin-clopant, s’escargotant à travers le trafic pare-chocs à pare-choquant du boulevard. On venait juste de passer la pharmacie. J’ai levé la tête, comme ça, comme on fait par habitude, par curiosité, ou simplement par réflexe. Pour voir si c’est quelqu’un qu’on connaît, pour voir tout simplement.

C’est à ce moment que je t’ai vu. Toi. Tu étais là, juste devant moi. Et le monde s’est arrêté de tourner. Tu as pris la place à côté de moi. Tes jambes ont frôlé les miennes quand tu t’es assis. J’ai perdu la tête. Mon nord se marrait et tournait sur son nez. Tu as posé ton sac à tes pieds. Puis, là, c’est là que tu m’as regardée.

Une grande bulle m’a enveloppée. J’étais… bien. J’ai eu l’impression que tu me voyais, que tu me voyais moi, vraiment moi, que tu voyais tout au fond de moi. J’ai eu l’impression d’être quelqu’un, enfin. Je vibrais sous ton regard, j’étais le violon de Paganini, le pinceau de Vermeer, la plume de Lamartine. J’étais aérienne.

Ça s’est chic-choqué, branle-bassé, court-circuité en moi. Le temps d’un souffle, le temps d’un battement d’aile de papillon. Et c’est parti aussi vite que c’est venu, comme un claquement de porte, laissant un goût doux-amer dans la bouche, une douce caresse sur les lèvres, chaud comme une lampée de bouillon dans l’estomac, intense comme un million de décibels dans les oreilles.

Le bus s’est arrêté devant le marché. C’est là que tu es descendu. Tu m’as tendu ma mitaine qui était tombée par terre avant de sortir. Puis tu es reparti avec ta chaleur, ton sourire, ton maintenant et mon demain. Tu ne m’as pas parlé. Tu ne m’as pas dit ton nom. Tu ne m’as pas donné ton numéro. Tu ne m’as offert d’aller boire un café. Tu m’as souri. Tu m’as réchauffé le cœur. Je n’avais plus besoin de café.

Tu m’as jeté un dernier regard par-dessus ton épaule et la porte s’est refermée. Mon souffle s’est pris dans ma gorge. Je ne t’ai pas dit que j’étudiais la littérature. Je n’ai jamais su si tu étais électricien, dentiste ou archéologue. Je ne sais pas si tu habites à Québec et je ne t’ai pas dit que c’était dans le vieil appartement de la rue Couillard que tu me retrouverais si jamais l’envie, de moi, de me connaître, de l’autrement, te prenait, d’un coup, ou comme ça, juste comme ça.

On aurait pu se rencontrer n’importe où. On aurait pu se croiser dans un bar, sur le campus, à la bibliothèque municipale, dans une soirée d’amis ou juste sur le bord de la rue, au coin de La Couronne et de La Reine. Mais on ne s’est pas connus ce matin-là. Peut-être qu’on s’est reconnus, tout simplement.
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